Seniors et homosexuels

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Depuis plusieurs années, la société prend de plus en plus en compte l’existence des seniors. Activités et magazines leur sont plus particulièrement dédiés. Cependant, leur sexualité reste un tabou important. Du coup, les seniors homosexuels et leurs problèmes spécifiques n’en sont que plus ignorés, que cela soit par la société ou par les seniors eux-mêmes.

Pour combler cette lacune, nous avons rencontré Jean-Pierre Frisée, de l’ASBL Alliàge, l’association liégeoise de gays et de lesbiennes la plus importante de Wallonie.

On ose maintenant parler d’homosexualité plus librement qu’il y a 20 ou 30 ans. On peut donc imaginer que certains seniors homosexuels pourraient être amenés à faire un coming out « tardif ». Est-ce le cas dans votre association ?

Depuis sa création dans les années 90, notre association a toujours été fréquentée par des personnes de tous âges. Dès le départ, des personnes de 50 ans, voire 60, ont rejoint Alliàge, non pas parce qu’elles voulaient soudainement faire leur coming-out, mais parce qu’aucune structure de ce type n’existait auparavant.

Après plus de 12 années d’existence, nous continuons à recevoir des personnes de 50 ans ou plus qui viennent ici pour la première fois. Mais ce sont le plus souvent des personnes qui se savent homosexuelles. Elles viennent ici, car elles ont appris récemment notre existence ou parce qu’elles se sont séparées de leur partenaire, se retrouvent seules et ont envie de rencontrer du monde.

Le milieu LGBT* n’étant pas différent de la société en général, on y retrouve aussi une forte tendance au « jeunisme ». Du coup, les seniors ne se retrouvent pas toujours dans les différents lieux et activités commerciales existantes et préfèrent se tourner vers les associations.

* LGBT est le sigle de « Lesbian, Gay, Bisexual and Transgendered people » et adapté en français en « Lesbiennes, gays, bisexuels et transsexuels ».

Lorsque les personnes viennent vous voir pour la première fois, leur conseillez-vous de faire leur « coming-out » ?

Quel que soit l’âge de la personne, nous ne poussons jamais au coming-out. Cela reste toujours une décision très personnelle. Avant de pouvoir assumer son homosexualité face aux autres, il faut déjà pouvoir l’accepter soi-même.

Nous espérons qu’en fréquentant notre association, chacun pourra petit à petit mieux vivre avec son homosexualité, peut-être en le disant à ses proches s’il en ressent le besoin.

Mais certaines personnes n’en ont pas du tout envie, notamment les personnes d’un certain âge, qui ont connu une période où il était impensable de parler de son homosexualité. Ils ont quasiment « assimilé » le fait que c’est quelque chose que l’on garde secret.

Lors d’une récente émission radio à l’occasion de la Journée Mondiale de Lutte contre l’Homophobie, un témoin ne comprenait pas pourquoi on devait parler de discrimination homophobe sur le lieu du travail. Lui-même n’avait jamais eu de problème à ce niveau, car depuis plus de vingt ans il ne parlait pas de sa vie privée sur son lieu de travail.

Il lui semblait tout à fait normal de devoir ainsi cloisonner sa vie. Il n’en souffrait aucunement et n’avait pas l’air d’imaginer que cela puisse être très dur à vivre psychologiquement pour d’autres. Même si ce n’est pas une idée partagée par tous les seniors, c’est une manière de voir les choses qu’on retrouve davantage dans cette tranche d’âge.

Quels peuvent être les problèmes particuliers rencontrés par les seniors homosexuels ?

Les seniors homosexuels sont, bien entendu, confrontés aux mêmes problèmes que les seniors hétérosexuels : jeunisme de la société, problème de précarité suite à la retraite ou au taux de chômage élevé dans cette tranche d’âge, isolement...

Mais l’homosexualité peut encore accentuer ces problèmes. Une personne homosexuelle n’aura pas nécessairement eu des enfants, elle aura peut-être été rejetée par sa famille et, si on a beaucoup investi son épanouissement personnel dans sa vie de couple, quand celle-ci s’arrête (par rupture ou décès d’un des deux partenaires), on peut rapidement se retrouver très fortement isolé.

Si les conflits d’héritage entre conjoints et ayants droit peuvent avoir lieu à tous âges et nonobstant l’orientation sexuelle des partenaires, les seniors homosexuels peuvent aussi plus souvent se retrouver dans des situations d’héritage financier, mais aussi dans des situations sentimentales plus difficiles.

Si des précautions n’ont pas été prises (et il en existe heureusement en Belgique comme le mariage ou le contrat de cohabitation), on peut vite être confronté à une « belle-famille » qui va récupérer les biens du défunt et laisser le partenaire sans aucune trace de sa relation.

Et en maison de repos, comment cela se passe-t-il ?

C’est effectivement un problème dont on parle aussi de plus en plus, cela va souvent dépendre du fait qu’ils y viennent seuls ou en couple.

S’ils sont seuls, c’est un nouveau milieu où ils vont devoir soit cacher leur homosexualité, soit faire à nouveau un coming-out, avec le risque des réactions négatives que cela peut engendrer.

S’ils sont en couple, ils n’ont même pas ce choix, leur homosexualité étant connue de facto. Et encore faut-il que la maison de repos les accepte en tant que couple. Les lois belges contre la discrimination permettent heureusement de lutter contre ces situations, mais tout le monde n’est malheureusement pas au courant de ces droits et les gens n’ont pas toujours envie de se lancer dans de longues démarches juridiques.

Tout cela pourrait donner une image très noire de la vie des seniors homosexuels. Mais ce n’est pas toujours le cas. Au sein de l’association Alliàge, de nombreuses personnes de plus de 50 ans participent aux activités et vivent sans problème leur homosexualité.

De manière générale, il existe de plus en plus une prise en compte de cette catégorie de la population au sein de l’associatif LGBT, que cela soit par des associations spécifiques (comme les Gais Retraités, une association parisienne), ou par le développement de structures d’accueil de type maison de repos (comme le village Pflegeetage en Allemagne).

Ce dernier type d’initiative, déjà existante aux États-Unis, a été évoqué dans plusieurs pays d’Europe (Pays-Bas, Espagne, France, Belgique) ces dernières années, mais sans que ces projets n’aboutissent de manière durable. Il est en tout cas difficile d’en trouver trace maintenant sur Internet.

Pour exemple, la maison de retraite qui visait une clientèle homosexuelle près d’Anvers a élargi son groupe cible par manque de succès. Si la question du coût financier de ce type de structure rentre forcément en ligne de compte (le stéréotype de l’homosexuel à l’aise financièrement étant bien ancré dans la société, certains y voient une manne financière intéressante et n’hésitent pas à proposer des services à prix élevés), on peut sans doute y voir aussi un désir de ne pas se retrouver « ghettoïsé » à un âge où la société vous met déjà un peu de côté.

P.-S.

L’asbl Alliage propose des permanences
- le 2e vendredi : permanence "souper" de 19 à 22h
- le 1er et 3e vendredi : permanence "papote" de 19 à 22h

Elle propose également des périodes d’accueil, une médiathèque, ainsi que des activités ludiques, culturelles… Toutes ces informations (et bien d’autres) figurent sur le site www.alliage.be

Contact :

Alliàge asbl Maison Arc-en-Ciel de Liège 7, Hors-Château 4000 Liège courrier@alliage.be