Action Damien

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L’ONG Action Damien, qui lutte contre la lèpre et la tuberculose, a des revenus annuels de 15 millions d’euros. Mais d’où provient cet argent ? Comment est-il récolté ? Qui en bénéficie ?

Nous avons rencontré Stéphane Steyt, responsable de la communication à Action Damien. Cet ancien journaliste travaille pour l’ONG depuis plus de dix ans maintenant. Il a accepté de répondre à nos questions, même les plus dérangeantes...

Les objectifs d’Action Damien

- Tout d’abord, et c’est une manière de présenter l’ONG à nos lecteurs, pourquoi le but initial d’ Action Damien , la lutte contre la lèpre, a-t-il laissé place à d’autres causes comme la Tuberculose ? Pourquoi avoir petit à petit délaissé votre cause originelle ?

Au moment où l’ASBL a été créée (en 1964), la cause numéro un était en effet la lèpre. Trois personnes qui se sont battues pour vaincre la lèpre ont inspiré notre mission : le Père Damien, Raoul Follereau et le Dr Hemerijckx. Par la suite, on a observé que la lèpre était en diminution en termes d’impact. Mais nos moyens augmentaient.

Nous nous sommes donc questionnés : est-ce que l’on concentre tous les moyens sur la seule maladie, ou est-ce que l’on élargit l’action ? La réponse coule de source. C’est à ce moment là que nous nous sommes élargis à la tuberculose. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elle était très répandue dans les régions où nous étions présents. En plus, ses causes sont relativement proches de celles de la lèpre : c’est également une maladie de la pauvreté.

Aujourd’hui, la tuberculose représente près de 90% de nos malades traités. Mais la lèpre restera toujours notre « cheval de bataille n°1 bis », parce qu’on ne veut pas la laisser tomber.

- Et le Sida, est-ce une cause qui avait été évoquée ? Est-ce que vous y avez renoncé par peur de perdre vos donateurs « traditionnels » ?

Absolument pas, c’est une légende qui court. Au niveau du sida, nous travaillons sur la synergie entre le sida et la tuberculose. On fait de la sensibilisation auprès des tuberculeux afin qu’ils se fassent dépister du Sida et on incite les séropositifs à faire un dépistage de la tuberculose.

Mais il y a deux raisons pour lesquelles cette cause n’est pas la nôtre. Premièrement, dans nos statuts, on travaille contre des maladies de la pauvreté guérissables, or le sida n’est pas uniquement causé par la pauvreté, et surtout, c’est une maladie qui n’est pas guérissable actuellement.

Mais notre second argument est beaucoup plus important : Action Damien a un budget de quinze millions d’euros par an. Avec ça, nous fonctionnons contre la tuberculose et la lèpre. Qu’est ce que ces quinze millions pourraient apporter à la lutte contre le sida ? Ils seront beaucoup mieux utilisés contre la tuberculose et la lèpre que contre le Sida.

Par ailleurs, une légende court selon laquelle nous serions une ONG catholique : mais pas du tout ! Nous ne sommes pas liés à l’Eglise. Nos statuts disent bien que nous sommes une ASBL apolitique, pluraliste et non confessionnelle. Ce sont les premiers termes. Bien sûr, il y a Père Damien dans le nom, mais c’est parce qu’il est le symbole de la lutte contre la lèpre en Belgique.

- Sur quels continents vos actions sont-elles menées ?

Sur les continents où la lèpre et la tuberculose sévissent encore : principalement en Afrique et en Asie. Nous mettons en place des projets de base, destinés à des populations bien spécifiques. Par exemple, nous avons financé l’achat d’un terrain au Rwanda pour qu’un ancien groupement de lépreux puisse cultiver des ananas. Aujourd’hui ils, vivent de ces ventes. Nous finançons également la scolarisation d’enfants de lépreux en Inde et au Congo. Ces enfants sont stigmatisés à cause de la maladie de leurs parents et de ce fait, ont du mal à aller à l’école.

Ensuite, nous formons des malades à l’élevage, à la tenue d’un petit magasin, pour qu’ils deviennent autonomes financièrement. Et bien sûr, nous finançons des chirurgies reconstructrices, qui permettent aux malades qui ont des mains en griffe par exemple, de redevenir plus habiles de leurs dix doigts. Cela leur permet de travailler, c’est essentiel.

Action Damien : la récolte de fonds

Passons à la récolte de fonds, puisque c’est pour cela que l’on vient vous voir. Votre campagne annuelle achevée en août dernier a été saluée par un record de dons, qu’est-ce-que cela vous inspire ?

Honnêtement, on a été surpris, parce que les mois de février et mars ont été très difficiles. Cette période a en effet été caractérisée par le tremblement de terre en Haïti, cause pour laquelle les gens se sont fort mobilisés. Donc nous, on en a beaucoup souffert.

Mais il faut dire que l’on avait pris de l’avance à l’automne dernier, grâce à la canonisation de Damien, qui a fait augmenter les dons. On savait que les bénévoles avaient fait un travail énorme, nous étions même en rupture de stock de marqueurs. Nous avons presque fait un million d’euros de plus que la campagne précédente, soit une augmentation de près de 12%. Cela nous a rendus très heureux.

- Est-ce-que le fait que vous ayez eu plus de bénévoles pour cette campagne pourrait expliquer cette hausse des dons ?

Oui les deux sont liés, les bénévoles ont une double action : une action directe, la vente des marqueurs qui sont également disponibles en ligne sur http://www.actiondamien.be/. Les bénévoles ont également une action indirecte par le bouche à oreille auprès de leur entourage. Rien que leur présence en rue suscite indirectement le don par mailing. Ils vendent les marqueurs dans la rue uniquement pendant la campagne de janvier. Ces stylos représentent la grande majorité de nos recettes produits, nous en avons déjà vendu deux millions en Belgique.

A côté de cela nous avons des produits que nous vendons sur nos stands en dehors de la campagne, comme les puzzles, les peluches, les lampes led, des assortiments de thés… Ces produits là ne sont pas disponibles sur le site internet, ils sont uniquement vendus sur nos stands hors campagne, comme pendant le marché de Noël par exemple.

- Au niveau de vos méthodes de récolte, vous fonctionnez donc uniquement grâce à la sollicitation par courrier et à la vente de vos produits ?

L’envoi de lettres qui sollicitent le don, ce que l’on appelle le mailing, nous rapporte 2/3 de nos recettes. C’est comme cela que nous obtenons nos dons privés. En ce qui concerne la répartition des recettes des dons privés par rapport aux ventes de produits, tout dépend des régions. La région où les dons privés rentrent le plus par rapport aux ventes, c’est Bruxelles. Dans la capitale, on a à peu près 80% de recettes en dons privés contre 20% de recettes grâce aux ventes effectuées par les bénévoles. En Flandre, c’est environ 65% – 35% à l’image de la moyenne nationale, et en Wallonie environ 60% de dons privés pour 40% de ventes.

Pour le mailing, on s’est fixé une limite de relance : pas plus de 6 mails ou lettres par an. Certaines ONG en voient des mails toutes les trois semaines. Ça, nous ne faisons pas. Et nos bases de données qui recensent les informations sur nos membres et donateurs, elles restent dans nos bureaux. On ne les loue pas, on ne les vend pas, jamais. On est souvent sollicité pour de l’échange ou de la location de base de données, mais nous refusons. Pourtant, nous pourrions nous faire pas mal d’argent !

- Et dans la rue, quelles sont vos méthodes ?

On ne pratique pas le « face to face », la sollicitation de dons permanents en rue, comme le font la plupart des grandes ONG. Nous refusons cette méthode pour plusieurs raisons : d’abord le but n’est pas d’embêter les gens. Nos bénévoles sont dans la rue une seule fois par an lors de la campagne de janvier pour vendre les marqueurs mais pas pour récolter des dons permanents à tout prix…

Ce « face to face » est une pratique payante pour la plupart des ONG ! La grande majorité des ONG qui font ça, font appel à des sociétés extérieures et les collecteurs récoltent des dons une semaine pour une ONG, la semaine suivante pour une autre ONG… Mais comment peut-on connaître l’ONG pour laquelle on sous-traite dans ces conditions ? Et en plus de cela, certains collecteurs sont payés au pourcentage, d’autres au forfait. Nous refusons cette pratique, nous trouvons que ce n’est pas honnête ». Vos méthodes de récolte de fonds sont donc moins onéreuses…

Il est évident qu’il y a une partie de l’argent qui est dépensée en Belgique. D’ailleurs dans nos comptes, nous le disons. Il est évident que les marqueurs, on les achète avant de les vendre. Il est bien clair que dans un mailing, on paie le papier. Mais si en plus, on commence à payer des gens pour sous-traiter la collecte… Si une personne fait un don permanent mensualisé de 2,50 euros, sachant que la première année, tout part dans cette société intermédiaire… Ce n’est pas honnête !

- Est-ce-que vous encouragez le don mensualisé ?

La majorité des donateurs ne font pas de dons permanents. Je dirais que moins de 5 % des donateurs font un ordre permanent. Le reste, c’est à l’unité. En plus chez nous, ce n’est pas vraiment approprié de faire un ordre permanent. Notre slogan, c’est 40 euros pour sauver une vie. Donc diviser cette somme par 12, ça n’a pas de sens.

- Connaissez-vous le profil de vos donateurs ?

On a des données sur critère de l’âge, et ce qu’on remarque, c’est que nos donateurs rajeunissent. On compte de plus en plus de jeunes en tout cas parmi les nouveaux donateurs.

Le financement d’Action Damien

- Mis à part les dons, quels sont vos autres moyens de financement ? Les partenariats avec des entreprises, c’est une source de revenus pour vous ?

Nous avons plusieurs partenariats, par exemple avec Tilman, un acteur belge de la phytothérapie. Ils nous versent quelques centimes par boîte de médicaments vendue. Il est notre principal partenaire côté francophone. Côté néerlandophone, on a Febelco, qui est une société qui distribue des médicaments.

Les propositions qui ne correspondent pas à nos activités, ne sont pas acceptées par le CA. Une société qui produit de la charcuterie est déjà venue nous faire des propositions, mais on ne va pas mettre notre logo sur n’importe quoi. Il n’y a pas de raison qu’ Action Damien figure sur du jambon. Nous avons refusé de l’argent, mais c’est une question de logique ». Mais chacun trouve son intérêt dans un partenariat…

Pour Tilman, notre logo est apposé sur les boîtes, donc en termes d’image c’est certainement intéressant pour eux. Mais je connais Mr Tilman, c’est réellement un projet qui lui tient à cœur. Chez Febelco, durant la campagne, les voitures sont estampillées Action Damien . Et pour nous, c’est un gain essentiellement financier.

- Où sont comptabilisés ces gains dans vos rapports annuels ?

Ils sont comptabilisés dans la campagne, dans les dons privés. Mais on sent bien qu’avec la crise, les partenariats sont moins fréquents. Et c’est normal ! C’est le genre d’activité à laquelle une société va renoncer si elle doit se restreindre. Et de notre côté, on ne développe pas les partenariats outre mesure .

- Avez-vous des activités de lobbying ?

Non, ce n’est pas pour nous.

- Je remarque que vous ne recevez plus de subsides de l’Union Européenne…

Non, c’est vrai. C’est trop de travail, de la bureaucratie à n’en plus finir... Je pense qu’il y a des ONG qui engagent des gens spécialement pour ça, mais nous, ce n’est pas notre politique. Etant donné que les successions et les dons privés représentent 65% de nos revenus… Nous ne sommes pas plus demandeurs que cela. On est une ONG pas une OG, et on ne veut pas être lié à une entité gouvernementale qui pourrait avoir des préférences pour tel ou tel projet…

- Pensez-vous que les ONG subsidiées à plus de 80% par la DGCD (Direction Générale de la Coopération au Développement) et l’Union européenne sont trop dépendantes de ces institutions ?

C’est effectivement le risque. Dans les années 1990, lors d’une des nombreuses disputes entre la Belgique et le Congo (le Zaïre à l’époque), la coopération belge au développement a arrêté ses projets là-bas, pratiquement du jour au lendemain. Nous avons pu rester grâce à notre politique de fonds propres. Les ONG subsidiées à 100% ne peuvent pas le faire. Nous avons dit que nous voulions rester, que nous n’étions pas là pour soutenir le gouvernement, mais bien les malades. Chez nous, un projet est financé à 70% grand maximum par la DGCD lorsqu’il y a cofinancement.

Action Damien : les contrôles des comptes

- En ce qui concerne les contrôles auxquels vous êtes soumis, qu’est-ce qu’a changé la loi de 2003 relative aux obligations comptables dans votre fonctionnement quotidien ?

Depuis cette loi, les ASBL doivent faire réviser leurs comptes par des réviseurs agréés et publier leurs comptes sur le site de la Banque Nationale. Nous avons de loin précédé la loi, parce que cela fait des années et des années que nos comptes sont révisés. On trouve cela logique. Je suis arrivé ici en 1999, et c’était déjà le cas. Au même titre que l’on rend cela public, il est normal que l’on soit contrôlé. Cet argent vient essentiellement des dons privés. Donc il faut dire aux donateurs ce qu’on en fait et il faut que l’on soit contrôlé.

- Et la DGCD (Direction générale de la coopération au développement), comment vous a-t-elle évalué lors des derniers projets cofinancés ?

A ma connaissance, on n’a jamais eu de problème avec la DGCD, je n’ai pas connaissance de projets qui nous auraient été retirés, donc c’est qu’on correspond au cahier des charges.

- Vous adhérez également au code éthique de la récolte de fonds de l’AERF…

Oui, c’est une manière de prouver que l’on ne fait pas n’importe quoi. Même si l’AERF n’a pas de pouvoir contraignant, comme c’est le cas du comité de la charte en France par exemple. C’est une association, issue des associations. Mais malheureusement pas un label connu du public. On ne s’en sert donc pas comme d’un étendard que l’on brandit. Mais au même titre qu’on est contrôlé par le ministère des finances, on estime que c’est logique de répondre à des exigences fixées par nos pairs.

Chaque fois que l’on remet des rapports à l’AERF, nous sommes toujours dans les bons, voire les très bons. C’est déjà arrivé que nous soyons moyens, mais jamais mauvais. Et du côté du ministère des finances, nous avons l’autorisation pour 6 ans, ce qui est le maximum. Mais je ne pense pas qu’on ait le moindre don supplémentaire parce que l’on est membre du code éthique de la récolte de fonds.

Les salaires chez Action Damien

- Vous annoncez 1500 collaborateurs sur votre site, essentiellement des bénévoles... Mais combien y-a-t-il de salariés au secrétariat national ?

Nous sommes 22 salariés au secrétariat national, dont 10 personnes à temps partiel. Le secrétaire général a une adjointe et pour le reste, nous sommes répartis en 3 départements : communication, administration, projets. Dans ces trois départements, il n’y a pas de chef. Nous avons par ailleurs un noyau dur de 250 bénévoles réguliers. Les 1500 que l’on cite sur notre page internet, ce sont des collaborateurs bénévoles occasionnels, puis nous avons également des ponctuels pour la campagne de janvier.

- Les salaires, c’est un sujet tabou chez vous ?

Non, nous sommes alignés sur les barèmes ONG Caritas, je pense. On ne sera jamais riche en travaillant chez Action Damien , mais on est payé d’avantage que dans d’autres ONG qui payent au minimum. Ici, il y a très peu de roulement parce que les gens sont bien traités. Il y a quelques temps, une enquête publiée dans un journal néerlandophone a qualifié notre secrétaire général, Rigo Peeters, de secrétaire général ONG le mieux payé.

Mais bien sûr dans cette enquête, beaucoup avaient refusé de donner leur salaire, et notre secrétaire général a 60 ans, et 40 ans d’ancienneté derrière lui ! Pour être honnête, ma feuille de salaire, je ne l’ouvre jamais, je ne peux même pas vous dire combien je gagne ! L’ancienneté compte, la formation ainsi que la fonction. J’ai peur de dire des bêtises, mais peut-être que c’est 1200 euros net pour un débutant avec formation universitaire... Personnellement, je dois tourner autour des 2000 euros net avec 20 ans d’expérience pour un emploi de type cadre.

Action Damien : quelques chiffres

- Salaires net diplômé universitaire : 1200€ (débutant) à 2000€ (cadre exp)
- Adhésion au code éthique de la récolte de fonds : Oui
- Revenus : dons+successions+subsides 2009 : 15 millions€
- Somme injectée dans les projets de terrain en 2009 : 12.6 millions
- Dons campagne 2010 : 9 millions
- 16% du budget d’ Action Damien est dépensé en Belgique.
- 84% du budget est mis à profit sur le terrain.